Un peu de douceur!

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Par un après-midi ordinaire, je décidai de faire découvrir les Schtroumpfs à Antoine. Etant petite, je les adorais et j’étais certaine qu’il allait aimer. Je choisis une vidéo au hasard et je lançais le dessin animé. L’histoire commençait bien avec la Shtroumfette accourant à la rescousse d’une souris lors de sa balade dans les champs à la recherche de Salsepareille. Tout était beau et charmant comme au bon vieux temps. Je regardais Antoine souriant face à ces petits personnages bleus et blancs. Je me félicitais de mon choix et je l’encourageais de toutes mes forces à essayer de prononcer le mot Schtroumf.

Les premières minutes s’écoulèrent sans surprise jusqu’au moment où la souris rescapée tomba gravement malade….et soudainement mourut. Je regardais Antoine du coin de l’œil. Ce n’était pas exactement le thème que j’avais envie d’aborder avec lui. Le thème de la mort n’était pas d’actualité pour un enfant de 20 mois. Néanmoins, je continuais le visionnement de la vidéo. Il s’ensuivit une cérémonie d’enterrement de la souris entourée de tous les schtroumfs en pleurs, suivie de la dépression de la Shtroumfette et sa fuite de chez elle. A la mine d’Antoine, je devinais qu’il était tout aussi bouche-bée que moi, une expression que je ne lui connaissais pas. Quoi lui dire ? Il attendait une explication. C’en était trop, j’éteins la vidéo. Antoine me lance de sa petite voix, un semblant de « schtroumf » avec une mine tristounette.

Il n’y aura pas d’explication pour cette fois. J’enchainais avec une idée de génie, lui présenter Tom and Jerry, dessin animé culte de notre époque. C’était évident qu’il allait aimer. A nouveau, je lance le curseur de recherche et tombe sur une vidéo du duo de choc. Le générique a déjà démarré. Quelques secondes après, ce même duo avait déjà grimpé sur dix tables, cassé quatre vases, renversé six cendriers et sali toute la cuisine. J’avais oublié pourquoi nous aimions Tom and Jerry, peut être à cause des dégâts inadmissibles qu’ils faisaient à la maison, que nous ne pouvions pas faire. Rapidement, je ferme l’ordinateur afin de ne pas donner des idées machiavéliques à mon petit, déjà intuitivement destructeur avant l’âge.

Autant chanter. Après tout, je ne tenais pas à l’habituer à voir la télévision et cet échec cuisant ne me déplaisait pas. Je commençais à chanter à tue-tête pleine d’enthousiasme « Il était un petit navire ». Au fur et à mesure que les paroles défilaient, ma voix s’étouffait progressivement. « On tira à la courte paille, on tira à la courte paille ». Je n’avais pas envie de continuer à chanter mais mes yeux me devançaient et voilà que, déjà, je savais ce qui allait se passer, l’horrible sort qui était réservé au plus jeune « pour savoir qui, qui sera mangé Ohé Ohé !»

Ma voix tremblait. Cette chanson du XIXe siècle ne pouvait pas avoir survécu au fil du temps et être à l’affiche de toutes les listes de comptines pour enfant ! Une chanson pour enfant transformée en histoire de cannibales sans merci, une fois que le verdict résonnât froidement :« Le sort tomba sur le plus jeune, le mousse qui, qui s’mit à pleurer ».

C’était suffisant pour Antoine mais pas pour ma curiosité. Je devais continuer pour savoir ce qui allait advenir. Je chantais dans ma tête, oubliant que, quoique je dise, Antoine ne comprendrait pas les paroles. Le mousse allait prier et être sauvé par un miracle. Apaisée, je compris que la fin de l’histoire était moins sordide que son début.

« Bonjour madame la libraire, est-ce que vous auriez un livre pour enfant sur les fables de Jean De la Fontaine, garni de belles images ». « Mais bien sûr que j’en ai un !». Elle me tend un livre de quelques pages sur la fable de la Poule aux Œufs d’Or. « J’ai toute une série, mais si vous préférez, commencez par celui-ci avant de décider d’acheter la collection ». A la vue de la poule sur la couverture, je n’ai pas hésité une seconde sur le choix. Pour m’en sortir de l’épisode de Tom and Jerry, je saute sur ma nouvelle acquisition et supplie Antoine de venir s’asseoir à mes cotés au lieu de courir dans tous les sens comme il le fait depuis qu’il a commencé à marcher.

A la vue de la poule, il a la même réaction que moi et s’emballe immédiatement à l’idée de la lecture de l’histoire. Le livre était composé de cinq phrases exactement.

Première phrase « L’avarice perd tout en voulant tout gagner ». De belles images de la ferme accompagnaient cette phrase. Ces mêmes images étaient la raison de l’achat du livre.

Deuxième phrase : «  Je ne veux pour le témoigner que celui dont la poule, à ce que dit la fable, pondait tous les jours un œuf d’or ». L’image illustrait un fermier souriant, au summum du bonheur, tenant son œuf en or dans le creux de sa main.

Troisième phrase : « Il crut que dans son corps elle avait un trésor ». L’expression du visage de la poule n’était déjà plus la même sur cette page. Non, non il n’allait pas faire ça !

Quatrième phrase: «  Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable à celles dont les œufs ne rapportaient rien, s’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.». A présent, le fermier avait une allure féroce avec un couteau ressemblant à un marteau, tenant la poule par la gorge au dessus d’un tronc d’arbre rasé, qu’on devine avoir servi de table.

Cinquième phrase : «  Belle leçon pour les gens chiches. Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus qui du soir au matin sont pauvres devenus pour vouloir trop tôt être riches ! » Bon, la morale est intéressante et évidente grâce à cette fable, mais fallait-il égorger puis éventrer une poule pour faire passer le message à nos petits ? La fontaine n’était pas très coulante !

Je me tais et regarde Antoine, sans aucun doute perturbé par la diversité meurtrière de cet après-midi ordinaire. Un enterrement, une scène de cannibalisme, la destruction massive d’une maison et l’égorgement d’une poule malheureuse.

Il était déjà occupé à vider son verre d’eau sur la table et à essuyer avec un bout de torchon chaque goutte autour. J’avais surestimé les dégâts de mes propositions de divertissement.

Je décidais de ne plus compter sur les soutiens pédagogiques existants et me lançais dans le jeu « comment fait…. ? ».

« Antoine, comment fait l’âne ? »- Hi-Han (un temps de repos approprié entre le « Hi » et le « Han ») 

« Antoine, comment fait la vache ? »- Meuuuu (un Meuu parfaitement articulé) 

« Antoine, comment fait le lion ? »- Grrrrr (avec la gestuelle à l’appui et un regard féroce) 

« Antoine, comment fait le chat ? » -Miaoooooo (très bien prononcé avec une mine très triste suggérant un chat dans un piteux état)

« Antoine, comment fait le chien ? »- AwAw (également  imitant superbement un chien plein de vie)

« Antoine, comment fait le Coq »- Cocooooo Cocowicowico (pas de commentaire)

La conclusion de l’après-midi était claire, je devais entrainer Antoine à imiter le Coq correctement avant la prochaine sortie avec les copains.

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L’allaitement, toi et moi

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Je crois avoir arrêté d’allaiter ce matin. Je dis « je crois » parce que depuis plusieurs jours, je répète cette même phrase en vain, sans la rendre réalité. Au réveil, je regarde mon époux avec une mine désespérée face à la chute incessante de munition en lait. Comme chaque matin depuis une semaine, il me dit « n’allaite pas aujourd’hui » et comme chaque matin, je lui réponds « non, encore un jour; à présent, j’allaite pour moi, pour avoir moins mal». Au fond, c’est une excuse, j’ai du mal à arrêter, j’ai adoré cette relation unique entre toi et moi qui a commencé dès ton premier jour quand tu t’es posé sur ma poitrine. Tu as immédiatement compris comment allaiter et sans le savoir, tu as adouci cette période préliminaire, clé pour s’accrocher à l’allaitement ou le détester. Sans doute, j’ai peur du vide qui va s’en suivre. Secrètement, je redoute les conséquences de briser cette union sacrée.

Il est vrai que ces derniers temps, mon fils, affamé au réveil, était fortement déçu par l’arrivage matinal du lait maternel, insuffisant pour atteindre la satiété. Devant le seul sein qui en produisait encore, il lançait des cris stridents d’insatisfaction après plusieurs tentatives de succion qui ne rassasiaient pas sa faim. Pourtant, ce même lait lui avait permis de se positionner royalement sur la courbe de poids selon les derniers calculs de notre pédiatre, un peu choquée par les résultats. Elle avait lancé les yeux dans le graphisme du carnet de santé français « votre fils n’est même pas au dessus de la courbe, il est en dehors de la courbe ! ». Elle a vite obtempéré en nous réconfortant qu’il était également au dessus de la courbe de taille. Mon mari avait souri déclarant qu’il était indéniablement « offshore ». Est-ce que les français avaient une courbe de poids chétive ou est-ce que mon lait était très nourrissant à quatre vingt pour cent de matière grasse ? Selon toutes les personnes munies d’une large expérience parentale, il n’y avait pas lieu de s’alerter, le petit allait fondre une fois que ses dents surgiront et qu’il se mettrait à marcher.

Mon mari reprit la lecture du journal sans exprimer son évidente incompréhension de mes réticences de femme. Démunie d’alternative face à cette fatalité du corps humain, je me levai du canapé, un peu déçue par cette triste fin, par ce lourd constat que j’avais moi-même déclenché.

La main au cœur face à ses cris dont la démesure m’impressionnait toujours, j’allais lui préparer son biberon fait de plastique sans bisphénol en y mettant de l’eau de bouteille et du lait en poudre plein de vitamines. De retour devant le canapé à la main un biberon bien rempli, le regard de mon fils se transforma et pétilla à sa seule vue. Il commença à gesticuler dans tous les sens. Un sourire apparut durant un instant avant que la panique ne le saisisse. « Et si ce biberon disparaissait aussitôt ! Et si le monde était frappé par une pénurie de lait, ceci ne peut pas m’arriver ! Non, non, je dois crier pleurer, tout casser ! Il me faut ma dose quotidienne tout de suite. Apres tout, je le mérite. J’ai dormi dix heures de suite ! J’avoue que je me suis réveillée plusieurs fois mais c’était juste pour récupérer ma tétine ! Je savais que ma maman allait accourir à mon secours. Elle le fait depuis que je suis née. Je ne peux pas tout faire encore, il faut me comprendre ! Et puis c’est ma tétine!». Mon fils avait-il des comportements addictifs alarmants? C’est ce que je lisais dans ses yeux grands ouverts, en avançant vers lui très lentement pour le taquiner.

Le biberon avait gagné. Mes seins ne valaient plus rien aux yeux de mon fils. Il était prêt à la transition complète. A présent, il préférait le biberon et pas n’importe lequel. J’ai du changer de marque pour tester ses préférences de tétine. Tout paraît facile en ce dernier jour d’allaitement, mais évidement la transition n’avait pas été aussi simple. Un jour, subitement, mon fils a réalisé que je diminuais l’allaitement en introduisant un biberon par jour. Ce jour-là, il décida qu’il ne serait pas dupe et qu’il refuserait le biberon catégoriquement ce qu’il fit pendant une semaine. Afin de contrer cette première décision virulente, il a fallut être très imaginative pour lui faire boire ce seul biberon de la journée. Une solution trouvée était de rester stupidement debout à la salle à manger devant les grandes tours d’en face. Il y trouvait un réconfort et se mettait à boire lentement après dix minutes de révolte en regardant attentivement chaque tour imposante par ses traits lumineux. La seconde solution était de rester devant ces mêmes tours mais en se positionnant debout sur le balcon de l’appartement sans merci pour mon dos. Enfin, la dernière solution était de céder à la révolution nommée « fausse blancheur du lait en poudre » et de lui donner à allaiter, résignée et inquiète de savoir s’il m’aimera toujours et si demain ça ira mieux.

Mon cœur se déchirait à chaque tentative. Fallait-il vraiment diminuer l’allaitement, pourquoi ne pas continuer encore, fallait-il céder ? La décision irréversible de rompre ce lien unique était si dure à prendre. Une angoisse mêlée de culpabilité me remplissait le cœur à chacun de ses cris de résistance. Pourtant, j’allais récupérer mon corps et redevenir indépendante après une année entière. Je n’allais plus courir chaque deux heures trente pour être à la maison en position d’allaitement à trois heures pile, évitant ainsi la fin du monde. Je n’allais plus porter ces horribles sous vêtements pour allaitement qui me rendait plus vieille que les vieux. Enfin, j’allais probablement jeter la machine à pomper qui se tenait fermement entre mon mari et moi émettant un bruit spectaculaire. Je n’avais aucune idée pourquoi cette machine faisait autant de bruit. Fallait-il alerter le monde entier que je pompe ! Ce bruit a en tout cas comblé mon silence pesant devant la lenteur de l’opération. Tirer du lait est sans doute une des activités les moins excitantes que j’ai pu entreprendre. Je me tenais à l’écart de mon mari durant les premières tentatives, probablement par gêne et sûrement par désespoir de voir ce qui restait de ma féminité après l’accouchement, s’évanouir à l’infini. Je sentais que s’il me voyait sous l’emprise de ce petit appareil hurlant, il changerait d’appartement, déménagerait ou irait au bout du monde. Heureusement que j’avais tort. Quand il me voyait, occupée ainsi à extraire le Graal, il me disait bonne nuit et s’éclipsait, pas plus loin que notre chambre.

D’autres expériences auraient du également m’encourager à arrêter l’allaitement. Le manque d’espace alloué à cet effet était le signe du manque de développement d’un pays aveugle à toutes les campagnes de sensibilisation à ce sujet. Le manque de compréhension de la part des gens gênés à la vue d’une personne qui allaite dans un lieu publique, était évident dans certaines situations. Après quelques temps, j’étais moins pudique à ce sujet avec le peu de choix qui s’offraient à moi. Soit je devais me cloîtrer dans ma chambre toute la journée, soit je devais faire face à l’ennemi invisible et montrer au grand jour la beauté de cet acte transitoire qui est celui de pouvoir nourrir son nourrisson de son propre corps, un lait unique par son bienfait. « Madame, on joue au carte dans la salle d’à coté, vous pouvez vous poser ailleurs ? » est une phrase que je n’oublierai jamais et qui m’a poussé par la suite à me poser dans le froid et dans le vent pour ne plus entendre que le bruit de succion de mon fils. Pas pour longtemps.

Avec le temps, allaiter ou tirer le lait devenaient des actions aussi banales que boire un café ou lire un journal pour moi et pour tous les proches autour. Après avoir fini le diner, je prenais la machine ennemie et me positionnait près de mon mari qui continuait à regarder la télévision sans être perturbé. La précieuse production de lait s’accumulait sur la table avec des étiquettes mentionnant la date et l’heure précise collées sur chaque pot pour être sûre de respecter les dates d’expiration : « Trois heures hors du frigo, trois jours dans le frigo ou trois mois dans le réfrigérateur » étaient les chiffres en or à garder en tête. C’était la partie scientifique de l’opération. Une fois le puits asséché, j’allais ranger les pots dans le réfrigérateur dans une section spécialement allouée à cet effet.

L’action se répétait chaque jour à la même heure, tard dans la soirée ce qui me laissait peu de temps pour essayer de comprendre d’où me venait toute cette motivation de vouloir allaiter !

Lorsque j’ai pris la décision de le faire bien avant l’accouchement, j’étais ferme et déterminée à ce sujet. Les raisons derrière me sont claires à présent. L’une d’elle est la lecture complète d’un livre de trois cents pages, militant sur la question, a joué un grand rôle. «  Comment peut-on écrire autant sur l’allaitement » m’avait lancé mon mari d’un ton amusé. Les articles aux engagements virulents basés sur des chiffres et des statistiques interminables culpabiliseraient quiconque décidait de se lancer dans une autre voie. Enfin, les amies ayant allaité six mois et parfois plus d’un an étaient catégoriques sur la question : il fallait allaiter. J’aurai plutôt tendance à dire que certaines militantes m’ont plus étouffé qu’encouragé par leurs théories radicales qui ne donnent pas de choix, jugeant la femme sur cette décision qui, au fond, est purement personnelle. Il fallait allaiter même si le lait ne suffisait pas ; il fallait se disputer avec nos pires ennemies, les infirmières indifférentes à la maternité ; il ne fallait pas céder au biberon même si notre enfant pouvait finir déshydraté à l’hôpital; et pire que tout, le seul fait de ne pas aimer l’allaitement s’associait à un premier échec maternel.

Après plusieurs mois d’allaitement, ma conclusion personnelle était qu’il fallait aimer allaiter pour tenir le coup, sinon la vie deviendrait très rapidement insupportable. Passé un certain cap, la décision d’arrêter devenait plus dure à prendre que celle de commencer. Mon sevrage a pris une période d’environ un mois. J’ai été très progressivement en éliminant une tétée par semaine. Je peux dire aujourd’hui que c’était relativement réussi. Autant les guides d’allaitement dans les livres sont clairs et beaux, autant, en réalité, il a fallu tester et essayer pour « réussir » toutes les étapes. Même si personne n’en parle vraiment, réussir l’arrêt de l’allaitement était une étape en elle-même qu’il fallait planifier et aborder de manière très stratégique.

Ce matin là, le 22 Mai 2016, après plus de cinq mois et demi, j’ai en effet officiellement pu arrêter d’allaiter. Le 1er Juillet 2016, j’étais de retour derrière mon ordinateur et parmi mes collègues, avec cette fois un autre engouement que celui de rentrer vite pour avoir la plus belle vue du monde, celle de mon fils sur mon sein allaitant paisiblement.

Ma nouvelle obsession était d’aller vite, vite, vite pour voir un grand sourire se dessiner sur ton visage lorsque tu entends ton prénom, tu lèves les yeux et tu me vois à travers la porte de la garderie. Tu sais déjà que nous allons passer quelques heures de bonheur absolu ensemble.

Conversation avec notre fils

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Il est assis à mes cotés et me regarde du coin de l’œil avec malice. Médusée, je n’arrive plus à rien faire d’autre que plonger dans ce regard qui, enfin, depuis sa naissance, devenait précis, expressif et souvent très doux.

Je me demande s’il me reconnaît. Cela fait plus de deux mois que je suis à ses cotés, complètement tombée sous son charme. Il a changé ma vie en quelques instants. Lorsque la porte du bloc opératoire se referma derrière moi, j’avais senti que quelques instants me séparaient de la personne qui allait abriter mes jours et mes nuits pour les prochaines décennies et qui allait peut-être me transformer. Ce que les parents, les amis et les livres m’avaient répété durant les neufs mois de grossesse prenait une ampleur grandissante maintenant que j’allais toucher à l’invisible. J’avais senti qu’un sentiment nouveau allait envahir chaque partie de mon être, en partant du cœur. Je n’étais pas certaine de pouvoir le définir plus tard. Un sentiment si beau que parfois il deviendrait difficile à gérer, à expliquer pour justifier de futures réactions et décisions qui n’auraient jamais émergées de la sorte avant cet instant.

Sait-il à quel point je me suis attachée à lui en si peu de temps? Mon monde s’est arrêté. J’ai mis en attente toutes mes activités. Etrangement, rien ne me manque à part lui quand il a trop dormi. Je ne lis plus. Je n’écris plus du tout. Je ne prends plus de cours de violon au grand bonheur de certaines personnes. Mon activité professionnelle est également gelée pour l’instant. Je ne nage plus parce que j’ai peur de tomber malade avec toujours cette impression de cacher une quelconque maladie. Sois je devenais hypocondriaque ce qui était dramatique, soit je manquais d’une énergie que je ne pouvais puiser de nulle part et surtout pas de la profondeur d’un sommeil que je ne connaissais plus. Il ne faisait toujours pas ses nuits et le mythe des quarante jours s’était transformé en mythe des cent jours. Quel était ce chiffre clé qui allait nous garantir le salut d’une nuit de sommeil ? L’espoir semblait lointain à mesure que les jours défilaient et que monsieur notre fils gagnait à vouer à l’échec toutes nos tentatives de l’endormir pour une durée de plus de cinq heures. Voilà où j’en étais, moi qui respectait sans compromis mes huit heures de sommeil, les yeux surplombant des cernes camouflées sans succès.

Il me regarde et le silence se fait un instant le temps que je m’apprête à répondre à son regard, à être là pour lui durant ce démarrage si dur et fragile dans la vie. Naturellement, sans effort, je savais que je devais être auprès de lui, dès les premières lueurs de l’aube, le temps qu’il lève la tête sans mon aide, qu’il prononce son premier mot, ses premières phrases et qu’il sourit à pleines dents. J’allais lui tenir la main et l’aider à mette une jambe devant l’autre, à trouver son équilibre, à lancer sa tétine par la fenêtre et jeter ses couches dans la poubelle. Je devais l’encourager jusqu’à ce qu’il prenne son jeu avec ses deux mains plein d’assurance et sans crainte. J’allais lui faire gouter tous les fruits et légumes l’un après autre, voir l’expression de son visage se métamorphoser, deviner sa mine dégoutée pour enfin comprendre ses goûts et ses préférences. Il allait se retourner et me lancer un dernier regard avant d’aller rejoindre ses nouveaux amis de la garderie puis de l’école et j’allais l’encourager malgré un petit pincement au cœur. Le soir venu, j’allais jouer avec lui à « qui fera la grimace la plus moche devant le miroir » avant de dire bonne nuit à tous les animaux de son nouveau tableau.

Il ouvre la bouche et un seul son me fait sortir de ma rêverie : Agheu! Ce son si complexe est le seul qu’il crée pour communiquer avec moi. Il le répète inlassablement et moi je réponds à chacun de ses « agheus ». Emerveillée de l’entendre enfin parler, je réalisais que ce mot qui ne voulait rien dire, voulait tout dire et signifiait que notre fils grandissait. Face à chaque tonalité différente, consciente de mon ridicule, je l’imite sans faire d’erreur. Il s’arrête très amusé par le délire qui se manifeste en face de lui. Il me regarde puis rapidement il sourit et lance un nouveau cri de plus belle en gigotant! On pourrait écrire un livre ensemble. Je ne suis pas sûre du sujet de la conversation mais il le passionne. Il crie, il gesticule des mains et des pieds. Parfois il dit ce mot magique avec une douceur incroyable, d’autres fois avec force et ténacité! Il veut s’exprimer, il veut me raconter sa vie de bébé autant que possible. Je fais semblant de tout comprendre et c’est alors qu’il me lance son plus grand sourire. J’ai l’impression qu’il est soulagé, libéré! “Elle m’a enfin compris” semble-t-il dire. « Oui, oui, oui je t’ai compris. Est-ce que tu peux seulement sentir ma tendresse. »

Ensuite, il s’arrête. Il écarquille ses yeux autant que possible et me fixe. Quoique je fasse, quoique je dise, il ne veut plus réagir. Je sens que je l’hypnotise par hasard, sans faire exprès. Il me fixe parfois tendrement, parfois en fronçant ses sourcils tel un examinateur devant un élève présentant une thèse de doctorat. Il ne s’avance pas et semble opaque à toutes mes paroles, à toutes mes émotions et tentatives de le faire sourire et même éclater de rire si cela est déjà possible. Non, il ne veut pas. Sévèrement, il continue à me fixer. J’espère qu’il est, au moins, intrigué par tous les sons et toutes les folles grimaces que je lui lance. Durant ces instants, je me sens un peu bête. Est-ce que je lui apprenais les grandes bases de la langue de Molière? Est-ce que son inconscient captait tous ces mots comme j’avais lu dans les livres? Est-ce qu’il serait un parfait petit parleur avant l’heure?

Sans réponse à mes interrogations, je continue cette communication à un sens, étonnée par ma capacité à formuler des phrases sans aucun sens.

Brusquement, je vois la couleur de son visage changer. Il tirait de toutes ses forces sans se soucier de ma présence. Je n’ai pas pu retenir ma grande surprise. Il avait un autre souci beaucoup plus essentiel et primordial que toutes les phrases sophistiquées que je formulais. Il était concentré ailleurs alors que je pensais qu’il absorbait tout ce que je lui disais. D’après les livres que j’avais lu, il était prouvé que mon fils allait ressortir tous les mots que je lui disais dans les quelques mois qui suivront ! Remettant toutes ces théories en question, j’éclate de rire à la vue de sa mine décomposée puis soulagée. Un sourire crispé revient dessiner son petit visage tout rond et, à présent, tout rouge.

Je me dis alors qu’il est grand temps d’aller changer les couches.

Les orchidées et moi !

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Le jour où nous avons reçu les beaux arrangements d’orchidées, deux grands cache-pots contenant chacun environ six orchidées, j’étais une femme comblée.

Oui j’étais comblée pour deux raisons très simples.

Premièrement, c’était la première présence végétale vivante qui traversait le seuil de notre appartement. Mis à part les fruits et légumes faussement bios achetés et mangés quotidiennement, il était impossible d’accueillir des plantes vivantes chez nous. Les déposer sur le grand balcon aurait mené à une mort terrible par asphyxie sous la poussière naissante du chantier d’en face. Quant à les disposer à l’intérieur, personne n’y avait pensé avant peut-être par manque d’imagination, ou surtout par absence de volonté ferme d’investir dans une relation à long terme avec une plante verte.

La deuxième raison qui m’avait rendue heureuse en recevant ces cadeaux était qu’enfin j’allais expérimenter le phénomène connu sous le nom de « Main Verte » ou «Eid Khadra »! Mon expérience avec les plantes s’arrêtait à regarder ma mère donner ses ordres sur la façon d’arroser ses superbes verdures et surtout à commenter que ses plantes étaient les plus belles du quartier. Vous l’avez compris, ma mère avait une « Eid Khadra » et le clamait haut et fort.

« Est-ce que j’avais une main verte comme ma mère » était une question que je m’étais souvent posée sans avoir investi dans la réponse. Une autre question précédait celle-ci : « pouvait-on hériter de cette main verte invisible ? ». J’avais déjà hérité de phalanges aux doigts trop gros sans avoir le droit de m’en plaindre. Est-ce que ça voulait dire peut être que j’avais aussi héritée de la même couleur de ses mains ! Je me promettais de ne jamais plus regarder mes doigts avec désespérance si c’était le cas.

Environ deux mois après avoir accueilli en grande fanfare nos nouvelles orchidées, j’ai réalisé que je les avais très peu observées, qu’entre la femme de ménage et moi, l’arrosage avait été artisanal, que l’emplacement au milieu de l’appartement n’était peut-être pas adéquat et qu’en fin de compte, je voulais bien faire sans rien faire du tout. Pourquoi avoir soudain pris conscience de mon manque de support ? Tout simplement parce que je voyais la mort partout autour de moi dans l’appartement. Clairement, les orchidées étaient en grande souffrance et émettaient des signaux d’alerte de couleurs jaunes et marron, à défaut de rouge ! Mes yeux presque en larmes étaient face à un constat désastreux: les feuilles se ramollissaient et jaunissaient, les fleurs tombaient en groupe et la couleur des hampes défleuries virait d’un vert flamboyant à un marron neutre et opaque. Bref, un vrai génocide inconscient qui n’avait pas été prémédité mais était juste la victime d’un rythme de vie effréné mené ces dernières semaines.

Je regarde mes orchidées après une heure de lecture. Vont-elles reprendre goût à la vie?

Je n’en sais rien. J’ai essayé de lire pour comprendre comment prendre soin des Phalaenopsis, nom porté par l’espèce d’orchidée que je logeais. Il était temps que je sache le nom bizarre de nos locataires ! En parlant de mes problèmes de plantation, tout le monde autour de moi le connaissait et savait bien le prononcer comme si c’était une évidence. « Ah oui tu as des Phalaenopsis, elles demandent très peu d’eau ». Et les voilà lancés dans leurs conseils très pesés.

Tout le secret était dans la détermination de la fréquence de l’arrosage, la température ambiante autour et bien sûr la lumière. Faut-il regarder les racines pour décider s’il faut arroser ou pas? Faut-il systématiquement arroser après dix jours ou après une semaine? Que veut dire une feuille jaune ? Une hampe marron ? Quoi faire ? Des questions angoissantes sans réponses. Rien n’est clair au fur et a mesure des recherches mais finalement j’ai vu la lumière sur un des sites internet visités: La règle est qu’il n’y a pas de règles! Tout va dépendre de l’atmosphère ambiante de l’appartement.

Je quitte l’écran que je fixais passionnément en quête de conseils en or pour regarder mon environnement. Quelques minutes passent et aucune réponse ne vient à moi qui suis sans expérience en termes d’orchidée, de température, d’arrosage, d’engrais à choisir, de brumisation ou d’empotage. Mais alors comment faire? Faut-il nécessairement tuer des orchidées pour les faire vivre!

Le constat est bien triste et ne me satisfait pas. Je lis encore “ Si la feuille devient molle, alors votre Phalaenopsis a été soit trop arrosée soit peu arrosée”. Mmmm encore une phrase perturbante pour moi. J’allume la télévision pour changer de sujet. Toujours le sujet du crash de l’avion par cet homme suicidaire qui était dépressif sans suivi de la part de la compagnie aérienne, qui avait des problèmes de vues galopant sans suivi de la part de la compagnie aérienne et qui était dans un tel état qu’il n’avait pas hésité à commettre un acte immortel en se suicidant avec cent quarante neuf personnes qu’il ne connaissait pas en crashant l’avion qu’il naviguait dans une montagne des alpes. Le suivi commença alors et depuis une semaine nous étions face à une télé réalité passionnante et surtout effarante. En pensant aux huit bonnes minutes durant lesquels les passagers ont bel et bel compris ce qui se passait et ont beaucoup crié avant de rejoindre l’inévitable destin, je me demandai si cette investigation était là pour aider les parents survivant à faire le deuil ou à les faire souffrir encore plus avec plus d’éléments pour se dire “ Oh mon dieu! Quelle horreur !”

Le cœur plein de haine contre le copilote de l’Airbus A320 Andreas Lubitz, contre cet homme assis devant le Golden Gate bridge avec un demi sourire prémonitoire illustre inconnu devenu célébrité mondiale comme il avait rêvé, je me mets à l’œuvre pour sauver ce qui restait de mes orchidées. Un rêve un peu plus terre à terre et beaucoup moins sanglant ! Je coupe, j’arrache, j’observe et je défriche. Après avoir séparé toutes les orchidées, coupé les branches mortes, les fleurs fanées quoique toujours attachées à la tige comme à la vie, à l’aide de mes tasses à café pointillées, j’arrosai lentement les plantes de très peu d’eau potable mélangée à un peu de citron. J’ai eu mal au cœur tellement j’ai mis peu d’eau et je me demandai pourquoi elle déteste autant l’eau ! En pensant brièvement aux deux litres d’eau par jour que je n’ai jamais pu boire, je soupirais. Mes quelques gestes et ces quelques gouttes avaient fait leur effet instantané. Les feuilles molles ou jaunes avaient disparu du paysage. Les voilà plus ou moins debout comme une armée blanche face au soleil qui ne les atteignait que par sa lumière indirecte.

Le commandant recule son siège, ouvre la porte du cockpit et sort pour aller aux toilettes. Le copilote se tait et écoute les hurlements à l’arrière du vol jusqu’à la minute de collision à 10h 40mn.

Pour ma part, j’inscris minutieusement sur le bloc note fictif de mon cellulaire: «  Dimanche 29 Mars, j’ai sorti les orchidées de leurs grands cache-pots ; J’ai arrosé chaque orchidée devenue une entité indépendante du sort du reste du groupe ; A suivre de près durant les prochains dix jours ; »

Main verte ou pas, j’espérai au fond que les plantes reprendraient goût à la vie plus vite que les hommes !

Impressions new-yorkaises au cœur de Manhattan

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New York,  The Big Apple, The City that never sleeps et pleins d’autres surnoms pour cette ville qui n’en finit pas de faire rêver et de se renouveler. Intemporelle, elle représente un passage obligé pour beaucoup, une étape dans une vie, un must do à rayer sur sa bucket list. Si le premier voyage est un émerveillement garanti, chaque voyage qui suit est une expérience unique, une recherche intérieure, un moment intime. C’est un fait que chaque personne va vivre son propre New York, va passer un moment inoubliable pour une raison ou pour une autre. J’ai du mal à partager les impressions de passages de quelques jours au fil du temps dans une des villes les plus denses du monde et surement la ville la plus intense !

 

New Yorker pensait « The hour I love the most in New York is early morning on a blue sky day when the streets are still relatively empty and the city feels peaceful and quiet.  It is a fleeting moment that also holds a hint of excitement as you can feel the city is about to wake up… »

 

Prélude

J’ai déposé ma grosse valise au milieu du studio situé au 19ème étage d’un immeuble qui n’en finissait pas de grimper, frustré par ses flamboyants voisins. Une heure plus tôt à l’aéroport JFK, j’avais lancé au yellow cab: « Fifty third and seven, Manhattan». Il avait filé directement comme un fou alors que je n’avais pas fini ma phrase, je n’avais pas fini de rêver ! Un rêve d’enfance pour moi, qui n’allait pas mourir, uniquement se transformer en réalité ! Un rêve de fortune pour des milliers avant moi !

Le canapé du salon m’a accueilli les bras grands ouverts. Il deviendra mon QG durant ces deux semaines. Il faisait froid dehors, dans les 50 degrés Fahrenheit. Comment traduire cette information ? Nos degrés, nos grammes, nos kilomètres ont disparu sur ce continent, battus à mains levées par les fahrenheit pounds, miles et inches.

Le ciel, si je ne pouvais pas le lire, je ne pouvais certainement pas le scruter de l’appartement. Les volets étaient condamnés à rester tirés toute la semaine pour nous garder à l’abri des regards furax des employés robots, entassés dans les milliers de bureaux d’en face.

Un cake, visiblement fait maison, aux myrtilles ou très populaire Blueberry, m’accueillait sur la table de la kitchenette recouvert délicatement d’un papier aluminium. Joyce, ma cousine qui m’hébergeait durant ces vacances, avait déjà pris soin d’acheter une panoplie de produits pour nos futurs petits-déjeuners.

J’attends l’ascenseur au milieu du long corridor. Je devais marcher plusieurs « blocks » avant de rejoindre un restaurant trendy, « Lavo » bien choisi par Joyce. Une personne aux traits asiatiques est debout face à l’ascenseur. Elle me lance son plus grand sourire et me dit « Good morning ». Je lui rends le bonjour par courtoisie. J’ajoute avec mon accent frenchy, fière de me mêler déjà au Newyorkais « it’s cold outside ». Elle me répond: « It was very cold in Long Island too. Just got back from there this morning ».

Je suis dans le hall. Le réceptionniste me souhaite une excellente journée. La grande porte d’entrée de l’immeuble se laisse ouvrir par un homme au grand chapeau noir. Même sourire, même souhait.

L’immeuble se referme derrière moi alors que la Big Apple s’ouvre au son d’une mélodie délicieusement étrangère qui m’envahit, prélude de vacances excitantes. Je suis dans la rue face au vendeur de hot-dog. J’attends avec un groupe multiculturel de pouvoir traverser la longue avenue. L’homme rouge devient tout vert et sème la panique autour; Les gens se bousculent et se précipitent. J’évite de peu d’être écrasée. Je réalise qu’il faut urgemment accélérer le rythme ankylosé libanais! Vas-y lance toi ! Lève le bras vers le ciel, rapidement ; oublie les misères de ton pays ; tu es libre de circuler seule avec ces millions d’étrangers dans ces grandes avenus, protégées des grades ciel autour. Il ne faut rater aucune seconde d’une journée new-yorkaise! Un cri de guerre dans une ville grouillante de vie : Taxi !

 

Sept/Huit heures du matin :

« My favorite hour of the day in Manhattan is sunrise because I can see it from my balcony »

 

Je me joins à la ville qui s’éveille

Je me réveille au son du sèche cheveux. Gros meeting pour ma cousine ce matin. Pour moi, le programme est tout autre.

Je m’habille rapidement et descends au Starbuck pour prendre une place dans la file de personnes à peine réveillées qui se précipitent chaque matin, dans ce petit café au coin de la rue pour prendre un shot ou deux d’espresso sur une musique jazzy. Cette tradition new-yorkaise se transforme en brunch les samedis et les dimanches et constitue un mode de vie à Manhattan pour se retrouver entre amis dans un cadre jeune à l’image de la ville.

Quelques jours plus tôt, le brunch chez Sarabeth était délicieux et m’avait laissé sur ma faim avec de succulents Eggs Benedict, un classique du menu.

Ce matin-là, bloqués par la Saint Patrick parade, nous avions eu du mal à passer par l’avenue longeant Central Park. Cette traditionnelle parade (la 251ème en 2012) est l’une des plus grandes parades de la ville. Elle a lieu le 17 Mars de chaque année pour fêter au départ l’arrivée du christianisme en Irlande, puis avec le temps, plus généralement la culture Irlandaise. Sous le symbole irlandais du trèfle vert à trois feuilles, une foule traverse la 5th Avenue en costume, musique et chants Irlandais en passant par la superbe Cathédrale Saint Patrick. Tout est vert. La peau, les habits, les collants, les chapeaux et même les ongles des femmes sont verts !

A force de forcer la fête, l’alcool est ingurgité par tous les irlandais en quantité astronomique au point où, dès deux heures de l’après midi, je voyais des gens complètement ivres étalés par terre.

 

Dix heures/Onze heures :

« I like all hours of the morning because it is still relatively quiet on the Streets of Manhattan »

 

Je serre enfin la main de l’Art contemporain !

Au programme ce matin, le Museum of Modern Art (« MOMA ») ouvert depuis 1929 que j’ai élu comme musée préféré de la ville. Munie de mon « corporate pass » débrouillé par Joyce, je pénètre les lieux et monte directement voir l’exposition choquante de Cindy Sherman. Cette artiste, référence de l’Art contemporain, exposait une série de photographies la représentant dans des tenus et situations atypiques couvrant des thèmes tels que la vieillesse, la pornographie, le grotesque et l’identité. Un défit pour l’esprit qui a soif d’expériences inattendues en sortant du Liban. Mes yeux, mes oreilles, tout mon être est surpris et déconcertée devant chaque pièce, chaque phrase que je lis. Je vois clairement que Sherman à sa manière, donne une autre dimension à la photographie.

Ma tournée des musées ne s’est pas arrêtée là. Le MET (the Metropolitan Museum of Art), un temple historique, le Guggenheim Museum, une œuvre d’art moderne et le Whitney Museum of American Art suivirent ! Autant de diversité de genres et de styles mais une constante interaction avec l’époque contemporaine qui nous entoure. Les musées se renouvellent sans cesse. La biennale du Whitney que j’ai eu l’occasion de voir par pur hasard débordait d’avant-gardisme dans son approche et ses expositions. Je garde en tête un artiste américain Dawn Kasper qui avait déménagé tout le contenu de son studio de Los Angeles pour l’exposition pour y résider le temps de la biennale ! Une pancarte suspendue au dessus du bric-à-brac de l’artiste poussait les curieux à interagir avec l’artiste: «  It could be something if you let it be something » ! Lisait-on pensivement en passant.

 

Midi- Une heure

« I don’t hate anything about NY but as for things I’m less fond of, they include the impossibility of finding a cab at certain hours and the stressful pace of life. »

 

Les Nations Unis avec moi !

J’ai quitté le MOMA après avoir vu toutes les expositions du mois.

Avant de me diriger vers le sud de la ville, je décide de m’acheter un pretzel de la rue et d’aller calmement flâner dans Central Park, quelques blocks plus au Nord du MOMA. Les arbres commencent à fleurir timidement autour de moi et le ciel est d’un bleu éblouissant. Je me sens libre et seule, pourtant entourée de million d’individus qui ne regardent pas autour, ne jugent pas, vivent tout simplement leurs propres expériences. Un autre monde.

Une bicyclette, une autre, un joggeur sorti d’un film de Woody Allen, une femme venue seule avec son sandwich, un poète peut-être, un couple amoureux, je les vois défiler devant moi au fur et à mesure que le temps passe. Le temps ? J’avais oublié le temps. Je regarde l’heure. J’étais déjà en retard !

Margaret, une amie journaliste à Voice of America, m’avait promis de me faire visiter le bâtiment des Nations Unis pour vivre l’action derrière les coulisses. J’étais très excitée à l’idée et pour rien au monde je n’allais rater cette occasion ! Comme prévu, elle m’accueille chaleureusement, me fait passer par les bureaux de tous les journalistes et me fait visiter l’énorme salle de l’Assemblée Générale des Nations Unis où tout se joue ! Je n’hésite pas à me prendre en photo assise sur le siège du Liban et sur le siège du secrétaire général de l’ONU, grâce à une permission spéciale du gardien des lieux. Durant la séance photo, Margaret reçoit un coup de fil pour couvrir d’urgence un évènement: deux tibétains faisaient la grève de la faim en face de l’ONU depuis un mois. L’un des deux avait été hospitalisé ce matin même. Margaret devait interviewer le docteur sur les lieux. Je l’accompagne grand sourire aux lèvres malgré la gravité du moment et me fait passer pour la photographe attitrée de l’ONU avec ma caméra. « Tibet is not a part of China » clamaient les pancartes autour pendant que j’ajustais ma caméra et mon jeu. Un autre moment de surréalisme new-yorkais passionnant à vivre ! Après une heure de journalisme, je laissais Margaret rédiger son rapport, satisfaite autant qu’elle de cette expérience.

 

Quatre heures:

« I love the unspoken rules that every New Yorker abides by.  I love that the standards of excellence are high in every way. » 

Another New Yorker: « What I hate the most about the City is the lack of work-life balance.  It is a bunch of workaholics running around! ».

 

Un temps de liberté sur mon calendrier

Je sors du métro dont j’ai rapidement compris le système: il existe une ligne direct pour n’importe quelle direction dans Manhattan. C’est génial ! Au bout du compte, je suis complètement autonome en plein centre financier au Sud de Manhattan. Le paysage a changé avec des bâtiments plus imposants, moins de restaurants et moins de magasins de shopping. « Ground zero » se fait reconstruire pour se banaliser en gratte ciel et se faire oublier. Je passe par Wall Street et me pose quelques minutes sur un banc en attendant que quelque chose se passe. Mais, bien sur, aucune métamorphose: le bâtiment de la bourse ne s’est pas effondré, les dollars n’ont pas surgis du sol et je n’ai certainement pas vu des actions ou des courbes à vendre à la porte des bâtiments. Rien ne s’est passé et j’ai continué ma route en direction de l’Océan pour aller à Sa rencontre.

Oui. Il était temps que je la rencontre. Que je lui parle. Elle qui symbolise cette ville et que j’ai vu des milliers de fois dans ma vie, dans les cahiers d´école, dans les revues et les magasines, dans d’autres villes parfois et souvent dans des expositions de grands peintres. Une fois face à la Statue de la Liberté qui fête déjà ses 127 ans, j’étais sans voix et j’ai pu lui rendre un hommage particulier pour toute l’inspiration qu’elle a fait naître dans le cœur de populations entières. Quoiqu’on dise de ce cliché, la visite en bateau de la Statue de la Liberté et d’Ellis Island, l’historique lieu d’embarquement de millions d’immigrants, en vaut le détour !

Brooklyn bridge, m’avait également laissé sans voix à la vue panoramique de Manhattan, au bord du East river. Une fois hors de l’île, je n’avais pas eu le temps de visiter Brooklyn mais me réjouis à la seule idée d’être probablement passée à deux pas de l’appartement de Paul Auster qui devait être en pourparler avec son imagination, suspendu à sa fenêtre.

 

Cinq heures :

« One thing I love about NY is that there is too much to do. One can never be bored. One thing I hate is the garbage bags that are left on the streets for pick up by the garbage trucks »

 

Down Town, mid-day, crowded neighborhood…..

Fini les musées, fini les visites guidées. Il est temps de vivre le shopping newyorkais. Une fois dans Soho, je me sens suivie par la même foule. J’ai l’impression que le centre de la ville se déplace avec moi. Finalement, c’est tout Manhattan qui est un centre, le centre de NY.

Le shopping à New York est un « must do » ! Tous les budgets, tout genre de boutiques, des plus somptueuses du monde sur 5th avenue aux plus « stylish» du Meatpacking district dans le West Village. Tout est là.

Un sourire personnalisé à la porte de chaque boutique. Qui aurait dit que certains métiers consistaient uniquement à sourire aux clients à la porte des magasins! Je rendais un sourire maladroit, habituée aux agents de sécurité à l’entrée des Malls libanais qui froncent leurs sourcils en me voyant, comme si j’étais un terroriste « under cover » avec un sac fleuri plein de bombes. A Manhattan, j’étais soudain réhabilitée au rang des humains. Mais tout à un prix et au bout de quelques jours, je me disais que la ville est chère en générale et pousse à la dépense dans chacun de ses recoins. Il fallait connaître les bonnes adresses pour éviter l’heureuse faillite. La société n’arrête pas de travailler mais également n’arrête pas de consommer. Cette frénésie sans doute aidait à pallier le rythme fou qui animait ses habitants. Malgré la contrainte que je m’étais imposée de ne pas tout dépenser mais plutôt de tout vivre, je me laissais entrainer par ces sublimes vitrines dans l’espoir de faire quelques bonnes affaires comme tous ceux qui étaient passés par là avant moi.

 

Six heures :

“My favorite thing about NY is how charming its streets are. It’s so lovely to walk outside. You don’t have to do anything exceptional. It’s enough to look at the streets and buildings and hang out in the parks. Another thing I love is the restaurants and small cafes. And the majority is really good.”

 

La pause café me place au sein de la foule sans pause !

Quelques heures de shopping à Soho et quelques sacs en couleur plus loin, je me sens vraiment à la page de la mode et évidemment de très bonne humeur. Je suis Carrie Bradshaw dans la série Sex and the City. Pourtant, quelqu’un n’est pas satisfait du tout de ma performance. Mes pieds me crient d’en bas «  Stop walking ». C’est vrai, je n’avais pas arrêté de marcher oubliant mon cœur et ses besoins. C’est si beau et si facile de marcher dans cette ville. Je passe de quartiers en quartiers en voyant passer les voitures les taxis, les bouches de métro. Je ne veux pas m’arrêter ou peut être un peu plus tard, enfin on verra mais non, pas encore, encore quelques photos… Si petite, si petite, je marche la tête vers le haut. Est-ce que je pourrai vivre entourée de tous ces immeubles géants, tous ces gens constamment pressés d’arriver à leur réunion, de manger un bout, de prendre un café à la va-vite et de traverser la rue en courant. Ils n’arrêtent pas de bouger et moi je les observe du coin de l’œil faisant tout mon possible pour ne pas me heurter à eux. Que faire pour m’intégrer ? Changer de rythme à vie comme je le fais depuis le début de cette journée? Oui, c’est la seule issue. La décision du jour était de laisser le rythme libanais de coté pendant ces vacances et profiter de chaque instant intensément.

Complètement à bout, je gardais cette décision pour plus tard et commençais à chercher un coin pour me poser. Les rues défilent les unes après les autres, Church street, Greenwich street, Hudson street. Les immeubles deviennent plus européens, plus « taille humaine ». Je me perds un peu mais ce n’est pas important. J’allais enfin arriver. Je pousse la porte du Chelsea market et une variété de produits se présente à moi. Je ne sais pas quoi prendre devant tout ce choix. Etait-ce une illusion ou la population avait à présent une relation très saine avec la nourriture ? Je croyais que les américains ne mangeaient que du Fast Food mais il s’avère que cette ville grouillante a décidé de devenir plus saine dans ses goûts, plus organique que n’importe où ailleurs. Partout des pommes vertes à vendre au lieu des frites. Le bonheur pour moi !

Au fil de mon séjour, j’ai réalisé que l’expérience culinaire est une expérience à ne pas rater à NY avec une incroyable diversité de restaurants de toute nationalité. La cuisine de rue ou Street Food était très présente aussi et me rappelait Mexico City. J’étais pourtant venue avec la seule idée de ne pas rater le burger de Shake Shacke, dans son meilleur emplacement au Madison Square Park. Ce burger place s’est avéré être un vrai délice malgré la longue file d’attente que j’ai enduré. Avec Nadine, Mikey et Anyssa, la glace de Eataly Gelatto, situé juste en face du parc, ne pouvait être évité en aucun cas et fit suite aux calories du burger ! La liste de desserts crémeux à New York était longue mais les cupcakes, restaient le phénomène social dans cette ville notamment ceux vendus chez Magnolia bakeries ou Sprinkles dans le Midtown !

 

Sept heures:

« One thing that might become frustrating is the number of people on the street in peak times. You have to struggle to walk sometimes », « I can’t stand the hours between 4-6 pm because you can never find a taxi »

 

La foule sort des immeubles et me marche dessus !

La nature, les grands immeubles, les musés, tout se succède sans interruption. Je n’ai pas le temps de réfléchir mais uniquement de me laisser aller. Rapidement j’en étais à l’envie de boire un apéritif avant le Broadway show. Le quartier en vogue pour l’apéritif est le Meatpacking. Il fait encore jour et je me balade sur la High Line, une ligne de train suspendue délaissée, aménagée en 2009 en espace de marche ou, comme les newyorkais le disent, en « urban oasis » ou « Greenway ». Un violoniste accorde son instrument calmement. Il sait que ces quelques minutes de calme ne vont pas durer longtemps et que des touristes vont arriver d’un instant à l’autre s’asseoir en face de lui sur de longs fauteuils en bois.

Arrivée au Standard Hotel rooftop, un endroit branché du coin, des amis m’attendaient au bar où, par chance, une place s’était libérée. Je choisis un vin blanc Sancerre de la liste interminable de vin. Tous les continents sont présents. Une troupe jouait une musique jazzy au rythme des années trente avec un danseur de claquette impressionnant qui ne manqua pas de grimper sur le bar pour en faire le tour. J’étais suspendue à ses claquettes ! Un vrai moment new-yorkais intimiste. En sortant, Nadine m’a entrainé visiter les toilettes du bar, un « must see ». En effet, la chaise était face à un mur transparent de haut en bas donnant sur une vue surprenante de la ville ! J’ai éclaté de rire rendant hommage à l’humour de l’architecte et à la constante créativité existante même dans les recoins les plus insolites de la ville. J’avais envie de crier tous les mots que j’entendais autour de moi depuis ce matin dans les rue de New York, Oh my God, Seriously ? Come on ! Voilà, tout est dit.

 

Vingt Heures :

“I love New York….it is a city with unparalleled energy, amazing restaurants, and interesting people.  Every corner has its own charm and unique vibe. “

 

Broadway m’illumine et me disjoncte!

Sourire aux lèvres grâce à la troupe, grâce aux claquettes, à la vue ou tout simplement grâce à l’alcool, je reviens sur mes pas de la journée, direction Broadway. Je vois de loin les lumières de Time Square qui commencent à m’hypnotiser. Je m’approche peu à peu et je ne vois plus que Time square et toutes les lumières du monde. Je suis au milieu de la place et c’est simplement impressionnant et unique ! Où est passée la crise qui s’est abattue sur le pays en 2008 et qui est toujours au bout des lèvres des gens ? Pas de trace. Time square était plus puissante que jamais et pouvait transformer la nuit en jour. A l’affiche de Broadway, un nombre interminable de shows pleins à craquer comme depuis la nuit des temps. L’idéal est de réserver sur internet des mois à l’avance ou d’acheter des billets à prix réduits aux kiosques TKTS le jour même. Je tenais le billet de The Lion King bien serrés entre mes doigts. Je l’avais pris bien à l’avance sur internet en prenant soin e bien choisir la séance la rangée et les sièges. . J’avais bien réfléchi quelle place prendre, quelle rangée, quelle séance. Je voulais m’assurer de vivre pleinement cette expérience typiquement newyorkaise. The Book of Mormon faisait salle comble durant toute l’année à venir. Incroyable ! Je me rabattais sur un grand classique qui reste numéro un des Charts. Je voulais vivre l’émotion et effectivement, elle a surgi dès mon entrée dans les lieux. Deux escaliers roulants me mènent vers la salle du spectacle accompagnée d’une foule de gens de tout âge et nationalité. Un bruit sourd surgit soudain. Le show va commencer et continuer pour une centaine d’années à venir. Le Roi Lion sera interprété par des centaines de jeunes talents qui se sont battus pour réaliser leur rêve. Broadway reste après tout la scène artistique la plus prisée du monde. Des heures de répétitions, maquillés et démaquillés des milliers de fois, habillés et déguisés inlassablement ; les danseurs sont chanteurs, acteurs et pleins d’autres choses à la fois. Ils volent, nagent, sautent courent dans tous les sens, sous le regard émerveillé des petits et grands assis côte à côte.

Je sors de la salle un autre rêve en tête : trouver un endroit pour diner rapidement. Est-il vraiment onze heures ? Pourquoi toujours cette foule dans les rues ? Diner voulait dire Waiting list interminables ou réservation obligée. J’avais faim. Je n’en pouvais plus. Je me retrouve finalement dans un Deli du coin sous notre immeuble en train de manger un Tuna sandwich. Joyce m’avait bien expliqué qu’il ne fallait pas rater ca !

 

Minuit :

“What I love the most about New York City is the adrenaline rush and the high-octane energy of the city especially during the morning rush hour. « 

 

Et la nuit remplace mes jours inlassablement

Est-il l’heure de dormir ? Dans d’autres pays, c’est souvent la règle. Mais ici, à New York, la règle s’applique-t-elle? Est-ce que les gens dorment ? Fait-il jour ou nuit. Fait-il jour toute la journée ? Tout dépend des quartiers. A Broadway, je suis incapable de trancher, de mettre un trait entre le jour et la nuit. Il fait jour, les gens profitent, marchent, font du shopping, s’empressent, s’arrêtent….ou dorment. Chacun choisit son jour et sa nuit.

Combien de temps faut-il pour vivre la ville et comprendre ses horaires, son rythme, ses lenteurs. Je ne peux pas fermer l’œil depuis que je suis là. Je vais tout rater ! Ne pas dormir, bouger, profiter, faire, innover, défaire, réaliser et se réaliser. Is this what NY is all about? J’avais oublié ce rythme. Je pensais que j’en avais un mais c’est un rythme si imperceptible ; je ne l’entends plus à présent. Good morning euhh no sorry Good Evening. Have a nice day? It’s after midnight but Ok why not. Same to you! Il sourit, je souris et je m’en vais et d’autres après moi passeront et diront la même chose. Des milliers de gens, de touristes, de new-yorkais, asiatiques, mexicains, africains et européens, qu’importe qui ils sont. Ils se mêlent, se démêlent et se retrouvent ensorcelés par l’esprit de New York.

Le soleil tourne tout seul à son rythme aussi sans que personne ne s’en soucie. Il se couche comme d’habitude en soupirant. Un monde ailleurs s’endort. Je ferme les volets, je m’étends sur le canapé, j’éteins la lumière. Personne ne sait où je suis.

Je pense au poème « Lost » du poète américain David Wagoner You are surely lost. Stand still. The forest knows where you are. You must let it find you. »Le soleil de New York savait où j’étais et, par bonheur, m’avait bien rattrapé ce jour là!

 

Un new-yorkais, quelque part, pensait en anglais “ My favorite moment of the day is roller-blading in Central Park in the early evening to unwind – that is of course before heading back to work for the night-shift! “

 

Un immense nuage noir en signe de deuil !

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Un premier hélicoptère passe.

Assise derrière mon bureau, je lève les yeux vers le ciel pour réaliser progressivement ce qui se passe.

Un second hélicoptère passe…c’est un canadair, cette fois c’est clair.

Je vois une énorme  fumée qui  enveloppe la ville et pèse sur chacun d’entre nous.

Je n’ai pas le temps d’écrire mais juste le temps de sonner l’alarme même s’il est trop tard.

Ils ont enfin accouru à son secours mais, je n’ai pas confiance en eux.

La forêt de Betchay/Baabda va-t-elle mourir?

Assise derrière mon bureau, j’entends les hélicoptères bombardiers d’eau, plus nombreux, plus pressant à présent, se précipiter, l’un après l’autre,vers la forêt ou ce qu’il en reste.

Je n’ai pas de télévision, pourtant je vois le désastre à travers l’épaisseur de la fumée.

Impuissante, je vois avec horreur que rien ne va plus.

Un immense nuage noir couvre déjà ma ville en signe de deuil !

Le jour où une pensée sur la folie me prit

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Samedi soir, le jour où une pensée sur la folie me prit.

J’ouvre les volets et crie au monde entier endormi « Soyez un peu fou ces deux jours ». Je sors ma tête et chante tout haut afin de rappeler aux personnes vivant sainement dans les appartements autour de moi, croulant sous les détails inutiles de leur quotidien, sous la monotonie de la vitesse insignifiante de la vie : « Soyez un peu fous ces deux jours ! ».

Si en général la folie n’est pas réfléchie et étudiée, elle a besoin d’un élan, d’un souffle pour se lancer et surprendre ceux qui croient en elle et se prennent à son jeu.

Je formule cette pensée tout haut à qui veut bien ouvrir sa fenêtre et tendre l’oreille. « Décidez d’être un peu fou ces deux jours, juste deux jours au moins pour voir ce que ça veut dire à nouveau, afin de vous familiariser avec ce sentiment banal autrefois, le seul à prouver que vous êtes encore en vie aujourd’hui ».

Je me tais et j’attends un instant. Au fond de moi, j’espérais voir surgir une armée d’arlequins fous furieux de chaque immeuble de cette ville si peu romantique ces jours-ci ; Un brin de folie dans les yeux, chaque soldat reprendra goût aux petits détails de la ville. Insignifiants quelques jours plus tôt, une fois revisités et mis en premier plan, ces détails devenaient captivants et séduisants. La folie en arrière-plan du cœur, ces soldats atypiques marcheront en communiquant leur joie aux habitants des rues et les quartiers contigus « Oh me voilà un peu fou, me voilà un peu folle, ça vous dit ?».

Face à mes mots, aucune réaction ne se manifeste encore autour. Je continue à parler machinalement : « Et si les gens indolents vous dévisagent, vous regardent avec réprimande parce que vous vous détournez des chemins classiques, que vous vous aventurez dans des allées inconnues, rendez leur un sourire fou de joie qui, avec un peu de chance, les contaminera. »

Il fallait prendre le temps d’être fou ces deux jours! J’en étais convaincue. Je parlais, je parlais malgré le silence qui se faisait lourd autour, malgré la vacuité de la vie qui ne voulait pas se remplir. Mes mots devenaient plus virulents, plus précis : « Vous aurez réussi à enluminer votre vie lorsque les personnes de votre entourage cesseront de vous parler, lorsque vos parents vous mettront à la porte, lorsque vos amis vous renieront ou éviteront votre regard, lorsque les gens diront n’importe quoi sur vous devant l’absurdité de vos actes, lorsque vos enfants vous feront la morale, lorsque votre employeur vous mettra à la porte, lorsque vos voisins videront des sauts d’eau sur votre tête, lorsque la logique autour disparaitra pour laisser place au chao et à l’inconnu, tout deux ensorcelants votre vie. Enfin, lorsque, malgré tout, votre amoureux verra plus clair au milieu de ce tourbillon déstabilisant par sa fraicheur, et qu’il vous dévorera de baisers passionnés, vous aurez prouvé que l’amour sans folie ne peut pas survivre et qu’il suffit de l’arroser d’un petit brin de cette folie pour le voir surgir ».

Consciente d’avoir été un peu loin dans ma tirade, je reprends mon souffle pour conclure solennellement et sans hésitations « Deux jours, quarante huit heures uniquement. Je vous en supplie, Soyez, soyons juste un peu fous… »

 

Dimanche matin, le jour où la folie de ma pensée bascule.

Le lendemain matin, après avoir témoigné de rien, d’aucune réaction face à mon immense acte de courage, à ma glorieuse déclaration de folie, j’entends un son surgir au loin, un chant maladroit et bleu accompagné d’instruments de musique très excités et enthousiastes pour une raison inconnue de tout le quartier.

Je me précipite et ouvre les volets à nouveau. Comme par magie, je le vois au bas de mon immeuble entouré d’un groupe de mariachis clairement mexicains en train de chanter comme un fou sans aucune synchronisation, ridiculement faux. La musique sortait gaiement ; Une palette d’instruments allant du violon, des guitares, des trompettes et de la vihuela espagnole s’était installée au milieu de l’allée pour soutenir le chanteur déchu d’avance qui allait dans tous les sens faute d’organisation, sans se soucier de réveiller le monde entier, plongeant courageusement dans son désespoir. Les habitants du quartier commençaient déjà à s’énerver sur leur balcon. En chemise de nuit, à moitié endormis, un regard de haine commençait à transparaitre sur leurs visages horrifiés.

J’observe la scène surréaliste qui a lieu en face de moi sans réagir, sans analyser, uniquement ébahie comme jamais auparavant. Malgré mon appel passionné de la veille, je n’avais pas prévu un écho pareil. Qu’est-ce que j’attendais exactement en criant sans réfléchir du haut de ma fenêtre? J’avais mal évalué ce que je voulais et je n’étais pas préparée à toutes les formes de folie. Il avait débarqué comme un fou venu du quartier voisin ou du bout du monde sans avertir. Il était le seul à avoir réagit si vaillamment sans penser aux conséquences. Affolée, révoltée, le haïssant dès le premier regard, j’allais rejeter sa folie, la seule folie autour qui était dans l’absolu, si longtemps désirée et attendue ; j’allais fermer les volets et me murer dans mon silence.

J’allais me haïr aussi.

J’étais glacée de la douche froide que je venais de recevoir. Piégée dans ma chambre, je réfléchis à nouveau et en conclus qu’il fallait finalement être un peu fou évidemment….mais avec un peu de modération et de considération.